Note de l’auteur :
Cet épisode zéro n’était pas du tout prévu !
Initialement, je voulais juste animer un générique genre Quatrième Dimension (…avec un peu plus d’impact et mon propre style, en plus je n’avais pas le budget pour engager l’IA de Rod Serling… vdm) Toutefois, le résultat final donne une idée plutôt bonne de ce que sera un épisode typique de L’Ultime Temple De La Science-Fiction, c-a-d une animation, de la musique et une histoire que j’espère (?!) intéressante.
Les choses évolueront peut-être à l’avenir, mais on va commencer par cette recette simple dont j’ai constaté l’efficacité plusieurs fois déjà (sur Shadertoy, principalement). Pour la suite, on verra bien les retours ! D’ailleurs si par bonheur après visionnage le voyage vous a plu, hé bien laissez-moi un commentaire sympa en bas de page… ou mieux : payez-moi un petit café, ce qui me permettra d’acheter un site dédié pour le Temple et peut-être même de payer mon loyer, haha, imaginez ça !
Soyez donc les bienvenus, chers amis ! Installez-vous bien confortablement dans votre fauteuil, servez vous (peut-être) un verre de votre boisson préférée, attrapez quelques trucs à grignoter, et laissez votre esprit décoller ! Voyageons ensemble vers une galaxie lointaine, dans un futur si distant que l’humanité elle-même a été oubliée. Enfin… peut-être pas complètement oubliée…
1-L'animation du nuanceur ("shader") démarre automatiquement en silence.
2-Cliquez une ou deux fois sur REDÉMARRAGE SYNCHRO pour avoir le son.
3-Coupez le son à n'importe quel moment en cliquant sur Son ON/OFF.
4-Double-cliquez sur l'animation pour passer en plein-écran ou revenir en fenêtré.
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Musique : "Volatile Formula" par Kevin MacLeod
Musique sous license CC By 4.0 : https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
EPISODE 00 : CE TEMPLE SUR DRAXACAR… (15-20 minutes de lecture)
Date : 500 002 025 CE – Grande Galaxie du Serval (10 milliards d’années-lumières de la Voie Lactée)
Le capitaine était, une fois de plus, à moitié saoul ! Mais personne n’aurait songé à lui en vouloir, nous venions juste -grâce à lui- d’échapper à l’attaque d’un autre vaisseau-pirate.
Quelques heures plus tôt, nous avions mis en panne à proximité d’un petit astéroïde, espérant effectuer quelques réparations d’urgence. Et ces fumiers s’étaient pointés en douce, tous feux éteints, frôlant le régolithe, collant à la courbure du rocher. Approchant précisément du côté qui avait souffert (et ne pouvait donc pas répliquer). La situation se compliquait encore vu que combattre près d’un astéroïde avec un bouclier endommagé revient à peu de choses près à balancer une grenade dans un ascenseur… L’ennemi va y rester, pour sûr, mais vous ne serez pas beaucoup mieux à la sortie.
Pas de chance pour ces assassins : Lynx était à la vigie, avec le tout nouveau matos acheté sur Aronax. Il les vit arriver un instant à peine avant l’engagement. Le capitaine, lui, tenait la barre et se trouvait en plus d’une humeur massacrante. La façon dont ils se calèrent à notre niveau nous empêchait de tirer à bout portant, pensaient-ils. Ils s’en prenaient à nous dans un moment de faiblesse. Tactiquement, c’était bien joué, et -d’ailleurs- une trajectoire tellement virtuose qu’elle avait probablement été exécutée par ordinateur.
Contre n’importe quel autre bâtiment, cette manoeuvre audacieuse aurait fonctionné, mais voilà… Ils s’en étaient pris à La Griffe. Comble de malchance : juste après mes améliorations massives du contrôle d’attitude !
Lynx siffla un arpège très particulier. Immédiatement, le capitaine bascula le vaisseau sur le flanc bâbord, vlan, +PI/2 en roulis, envoyant du même coup la moitié de l’équipage se fracasser la tête contre les cloisons. Stoppant la barre au degré près, le capitaine écrasa le poing sur la commande du canon ventral.
« Sans même viser, sans préchauffage des diodes, ni calibrage, comme ça, sur un coup de tête ?! », ai-je pensé, car j’étais un jeune con ignorant de ce genre de choses.
Il y eut un flash optique impressionnant et un pic instantané de radiations mortelles. Entre les larmes et les phosphènes (j’avais pas mes lunettes de combat : « jeune con », je vous dis), je vis que la tour de commande adverse s’était évaporée, laissant un trou de dix mètres dans la ferraille, et que leurs grappins magnétiques (chacun d’une masse de plusieurs tonnes) avaient déjà rebondis sur nos champs déflecteurs tout juste réparés, et leur revenaient maintenant dans la gueule à une vitesse préoccupante. Ils perforèrent leur flanc gauche comme s’il s’agissait de mouchoir en papier.
L’équipage de La Griffe avait, au sens propre, réagi au quart de tour !
« Bande d’amateurs ! » rugit le capitaine, crinière hérissée. Il s’empara du micro des batteries de proue, la face barrée d’un rictus féroce :
« Feu à volonté, Chonques. »
Le bloc moteur des assaillants explosa en silence, puis leur réservoir principal. Une immense tâche bleutée aux contours flous se répandit autour du vaisseau-pirate, à mesure que le cryox sous pression se déversait dans le vide en belles draperies accrochant la lumière du soleil (et aussi parfois les faisceaux stroboscopiques de nos lasers de visée). Dans les hublots, le ciel était désormais si bleu qu’on se serait cru dans une nébuleuse… voire carrément sur Redax par une belle journée d’été !
Pendant que le Second aboyait les ordres aux équipes d’abordage, le capitaine contemplait le spectacle, bras croisés. Le bleu-oxygène se reflétait dans ses yeux dorés, immenses, dont les pupilles se réduisaient désormais à de simples fentes. Lui non plus n’avait pas ses lunettes, elles pendaient autour de son cou. Il avait simplement dû cligner juste au bon moment, le bougre. Alors seulement, je réalisai que cette embuscade avait été déjouée si brièvement, que je n’avais pas eu le loisir de m’inquiéter de ma propre mort ! Cinq secondes avaient suffit. J’étais simultanément époustouflé, fier d’appartenir à un tel équipage, et terrifié par cette démonstration.
D’un revers de main, j’essuyai de soudaines gouttes de sueur qui, zéro-g oblige, partirent à la dérive.
L’un des techs alluma son micro sur la fréquence principale : « Ils ont du kzal, ces enfoirés ! DES TONNES DE KZAL ! »
Des cris enthousiastes montèrent du pont d’abordage. Le capitaine ricana -l’humeur massacrante était passée- puis quitta précipitamment la passerelle pour rejoindre ses hommes.
∴
Cinq heures plus tard donc, la situation était sous contrôle, Lynx toujours en vigie, et le capitaine déjà un peu gris. Le kzal coulait à flots. Le poison ambré avait eu raison de plusieurs matelots qui cuvaient désormais sous la table, laissant échapper des ronflements de vieux moteurs thermiques. Je m’en souviens particulièrement bien parce que c’est ce jour-là que j’ai entendu parler pour la première fois de L’Ultime Temple De La Science-Fiction.
Tout l’équipage s’était rassemblé dans la salle commune, à part Lynx et quelques autres qui terminaient leur quart. Nous faisions d’autant plus la fête qu’on avait échappé au pire sans un seul mort, pour une fois ! Le Grand Capitaine Kiral occupait son trône en bout de table, plongé dans une ébriété rêveuse, quand Retz et Kardys se sont pointés avec, clairement, une idée derrière la tête. Ils se sont assis comme ça, sans cérémonie, jouant le privilège de la jeunesse à fond les manettes, directement à la droite du Cap. Celui-ci, par réflexe, posa alors sa lourde main sur la tête de Retz, griffes à demi-sorties : « Un aigle se pose ! » déclama-t-il d’une voix caverneuse. Mais ses yeux pétillaient de facétie et d’une fierté toute paternelle. Retz, qui avait littéralement grandi sur La Griffe, connaissait bien cette rengaine, et se dégagea en riant de l’énorme patte. Aussitôt Kardys s’interposa, se blottissant dans les bras du jeune technicien, défiant ostensiblement Kiral, oreilles inclinées, crocs sorties, sur la défensive… Ralenti par le kzal, le capitaine haussa un sourcil brousailleux comme il faisait habituellement avant de s’énerver, mais se contenta finalement d’un éclat de rire surpris (et un rien outré). Il leva son verre en toisant les deux tourtereaux, et but une ample rasade à leur santé.
Et puis Kardys a ajouté un truc de son air insolent, mais très bas. Je n’ai rien entendu car les canonniers, Chonques en tête, venaient d’entamer une chanson d’avant la Conquête, et ces gars-là avaient du coffre, vous n’imaginez même pas.
Je n’entendis rien, disais-je. Je vis par contre très nettement le sourire de Kiral s’évanouir, ses yeux se fermer, sa mine s’assombrir. J’en profitai pour m’approcher, l’assiette à la main, prétendant m’intéresser au contenu du plat devant eux, qui débordait de succulentes pièces de viande. Bon, j’avais pas trop besoin de prétendre. Je n’avais pas mangé de protéines depuis deux jours (trop de boulot), alors je salivais un peu, haha. Retz me vit arriver et m’accueillit d’un air sombre vaguement hostile, Kardys m’accorda quant à elle un petit regard en coin (genre « Fais pach’, l’ingé… »). Le Capitaine, forcément, quand il rouvrit les yeux, ne put s’empêcher de m’accueillir d’un tonitruant : « GYRO ! Je te cherchais justement, mon gars ! Ce coup de fouet que tu as filé aux moteurs de manoeuvre, sérieusement ! Bon Dieu, ça tournait comme dans du beurre, ou plutôt comme sur des roulements magnétiques ! Comment tu disais, déjà, avant-hier ? ‘fignoler le tenseur d’inertie’, c’est ça ?! Bah je m’étais encore jamais accroché si dur aux prises de pieds du poste de pilotage ! Le lascar qui avait planifié l’assaut connaissait nos angles-morts, il a dû nous suivre depuis Aronax -au minimum ! Et ils avaient des calculateurs, les salauds, t’as vu ça ?! Leur barque bougeait avec une vitesse et une précision démoniaques ! Haaaaaaa, mais ça n’a pas suffit. Avec mes réflexes et ton astuce technique, on pourrait bien gruger le Destin encore un moment !
Soudain en confiance, je piquai un énorme morceau de viande directement au couteau, en ajoutant, l’air cool :
-Encore une ou deux modifs de ce genre, et on pourra rivaliser avec la flotte des Trois-Lunes !
Le capitaine se releva d’un coup, serrant son verre à le briser :
-Et on aura le vaisseau le plus redouté de toute la galaxie ! Oui ! Bien tourné, Gyro ! » Il s’envoya une nouvelle lampée avant d’exploser : « RAHAHA ! PAR LES DIEUX, TRILYON MON VIEUX, SI TU NOUS VOYAIS ! TRENTE ANS TROP TARD ! LA FINE EQUIPE ENFIN ASSEMBLÉE! RAHAHA ! »
Il retomba sur son trône, vida son verre et le claqua sur la table d’un air satisfait avec, au fond des yeux, une infinie rébellion. Alors, sans transition, il retrouva son sérieux, tourna la tête vers Retz, et lança d’un ton conspirateur :
« Bon d’accord, les jeunes. Le souvenir m’en coûte mais après tout… Pourquoi pas. Je vous en dois une. Vous vous êtes bien battus ces derniers mois. Et pourtant ça n’a pas été facile, surtout la semaine passée. Donc. Ce que je sais à propos de… vous savez quoi… est extrêmement lacunaire. Limité. Imprécis. Des on-dit. En fait (il jeta le menton dans ma direction) ça ferait probablement hurler notre monsieur Gyro-La-Science ici présent. Oui mais voilà…
J’ai voyagé. Loin. Longtemps. Je connais la Galaxie comme personne. Mieux : j’étais là quand Trilyon a pété les plombs, anéanti par le désespoir, puis fou de rage, et qu’il a inventé le propulseur hyperspatial en une seule nuit, mille milliards de mille quasars ! Et j’étais là aussi, là aux premières loges, quand changé à jamais par la portée de son invention, il a lancé l’Exploration Galactique le mois suivant ! Je n’avais pas encore La Griffe, à ce moment-là. Je faisais partie de la Première Vague, à bord du Rugissant, une frégate militaire volée, sous les ordres du terrible Amiral de Jade ! Ah ça, je peux vous dire qu’avec lui, ça filait droit ! »
Retz et Kardys fixaient le vieil homme, remplis d’une admiration sacrée à l’évocation de cette ère mythique. Je l’appris de Retz beaucoup plus tard (quand nos relations devinrent plus amicales), mais ce soir-là, ils avaient tenté leur chance sans trop y croire, pourtant à leur grande surprise, le capitaine avait cêdé.
Plusieurs membres d’équipage, flairant un long récit, s’approchèrent les oreilles hautes pour ne pas en manquer une miette.
« Il faut que vous compreniez que ce n’est pas un cadeau que je vous fais. C’est plus un transfert de responsabilités. De bouche de pirate à oreilles de pirates. Je ne vous révèle qu’un des innombrables secrets que nous, les Primes Explorateurs, les Hommes Libres, avons découverts sur des centaines de mondes, pendant 30 ans, alors que nous poussions toujours plus loin à travers la Galaxie du Yot-Redash, avec toujours, toujours, l’Armée des Trois-Lunes sur les talons ! 700 bâtiments de guerre soutenus par tout l’Empire, et traquant sans relâche 3000 vaisseaux civils plus petits et moins bien armés, certes, mais considérablement plus déterminés. Et surtout : animés d’une véritable vision !
-La Deuxième Guerre Galactique ! murmura Kardys avec ferveur, sans même s’en apercevoir.
Kiral accueillit la remarque d’un reniflement sceptique :
-Oui, enfin… Ce ne fut vraiment la ‘Seconde Guerre Galactique’ que bien plus tard, lorsque nous apprîmes, horrifiés, comment l’Empire avait discrètement éradiqué cette pauvre petite civilisation alien pacifique non loin de Lyagatyr V ! Au début, nous n’avions rien ! RIEN ! Pas de bases-arrière, pas d’argent, pas de colonies, pas de mondes, zéro, bulle, néant ! Juste nos vaisseaux, volés pour la plupart ! Nous ignorions l’étendue des crimes de l’Empire. Cette ‘guerre galactique’ ne nous semblait être qu’un genre de guerre civile. Une affaire intérieure. Nous n’avions même pas encore rencontré l’Essaim de Feu ! Pour vous dire l’étendue de notre ignorance !
Enfin bref… J’ignore comment vous avez découvert l’existence de L’Ultime Temple De La Science-Fiction. L’Information a … (il agita vaguement la main) des propriétés étranges. Elle échappe au confinement, elle se déplace, elle diffuse… Elle aurait même un poids ! Hein, Gyro, j’raconte des conneries, peut-être ?!
-Les FAITS, rien que les FAITS, Cap ! dis-je, trop fatigué (et affamé) pour me lancer dans le débat.
-Mais si je venais à mourir un jour ou l’autre, le secret ne peut pas se perdre. Quel gâchis ce serait ! »
Il parcourut la table du regard. Les rigolades et les chansons continuaient à l’autre bout de la salle, mais de ce côté, nous étions une bonne quinzaine rivés à nos sièges. Presque un tiers de l’équipage, un véritable auditoire !
« L’Univers est vieux, vous savez. » reprit Kiral. « Tellement vieux. Plein à craquer de mauvais souvenirs. Et de pièges mortels. Le leg maudit de nos prédécesseurs. Le temple que vous cherchez n’est pas une légende, il fait partie de cet héritage. Par contre, je dois vous avertir qu’il ne se trouve pas du tout dans le coin… mais sur Draxacar ! » Il grogna : « Ah, ça ne vous dit probablement rien du tout… C’est une planète non répertoriée située aux confins de la galaxie à… mmmmmmh… disons presque 70 000 années-lumière ! »
L’assistance, abasourdie par le chiffre, se mit à s’agiter et à bruire. Nous calculions tous combien de mois de trajet cela représentait, avec des hypermoteurs surpuissants tels que ceux de La Griffe.
« …mouais, 70 000, c’est à peu près cela. », dit le capitaine qui faisait des efforts visibles pour se souvenir, front plissé, sourcils en bataille. Il pointa son verre en direction du public, ses lèvres prenant un pli dubitatif : « Du moins, si l’on se fie à ma vieille caboche… et aux Chroniques Nébulaires ! »
Je n’avais jamais entendu parler de ces Chroniques. Et il était hors de question d’interrompre le Capitaine Kiral, bien sûr.
« Sur Draxacar se trouve une jungle similaire, par bien des aspects, à celle de l’hémisphère nord de Redax : immense, dangereuse, semée de décombres remontant à la nuit des temps, hantée de folles créatures et d’âmes perdues. Au sein de cette forêt s’ouvre ‘La Balafre’ : une vallée aride pleine d’une poussière rougeâtre, presque dépourvue de vie. Ce lieu mystérieux abriterait, dit-on, un temple d’une incroyable puissance. Bien évidemment, vous ne pourrez pas y accéder directement depuis l’orbite, en descendant dans une capsule ou en navette. » Il baissa la voix. « Noooooon, ce serait trop simple ! Pour s’y rendre, vous devrez avancer à l’ancienne, au niveau du sol, sous des frondaisons pleines de lianes étrangleuses, d’arbres neurotoxiques, de buissons-harpons et de fougères carnivores. Tout cela au milieu de fourrés obscurs emplis de fauves, de parasites, d’insectes extraterrestres et de bêtes immondes plus infâmes les unes que les autres !
Il vous faudra progresser à pied dans cet enfer végétal ! Car nous autres Redaxiens, voyez-vous, sommes des créatures sous-évoluées, et la technologie des créatures sous-évoluées ne fonctionne pas dans cette région de l’Univers. Non, pas même un bon vieux pistolaser ! Les machines volantes et les véhicules terrestres ne vous seront d’aucun secours, ils ne démarreront pas. Dans cette région de dimensionalité supérieure, les communicateurs s’éteignent, les batterie se vident en quelques secondes. Y-compris celles à pastilles nucléaires, et d’ailleurs essayez de m’expliquer celle-là pour voir ! (Il me jeta un regard de défi) Non, il faudra vous y faire ! Une lame affutée, vos dents, vos griffes… et la sombre blague colloïdale qui vous tient lieu de cerveau : c’est tout ce dont vous disposerez dans cette quête !
L’itinéraire le plus simple part du Grand Lac Équatorial pour remonter plusieurs centaines de kilomètres au Nord. Si vos forces ne vous abandonnent pas en chemin, après bien des difficultés, vous découvrirez les ruines de Sandara, cité de pierre baignant dans un crépuscule éternel. Son architecture étrange couvre une vaste superficie, et offre d’innombrables tanières à une espèce de volatile blanc carnivore d’une envergure massive, des monstres ailés blafards aux yeux rougeâtres, dont les appels cruels ricochent parfois des heures au-dessus de la ville, entre les immeubles, donjons et tours fortifiées. La jungle leur fournit des proies dont ils se délectent en d’ignobles banquets !
Liotrao, soleil rouge de ce système, contemple ces odieuses bacchanales depuis des millions d’années, peut-être des milliards. La vue de tout ce sang lui plait tellement qu’il ne se couche jamais !
Car Draxacar est une planète oculaire ! Elle présente toujours le même côté à son étoile (autrement dit, sa rotation est synchrone). « Partout et nulle part, le Temps n’existe pas sur Draxacar ! » dit le proverbe. La jungle s’enroule autour d’elle, le long du terminateur, telle un maléfique serpent vert émeraude, vivante barrière entre l’hémisphère diurne, suffoquant, et la zone nocturne (où il gèle à pierre fendre !).
C’est au Nord-Ouest de Sandara que se trouve la prochaine étape du trajet : le Grand Bassin de Xool. Suivez sa plage dorée vers le Nord, dépassez le Dôme sous son bouclier miroitant, et vous devriez arriver à la Piscine des Cinq Déesses, une anse ombragée fort accueillante. En ce lieu enchanteur baigné d’une lumière matinale, le fleuve Jdar se jette en cinq cascades dans un bassin peu profond. Empruntez l’escalier moussu situé sous la falaise, à droite de la plus haute chute. Une fois au sommet, suivez la rive quelques dizaines d’heures de plus, ce qui devrait vous amener aux colonnes du Grand Mécalithe. »
Chonques s’approcha, dégustant un énorme gigot, l’éternel bonnet à tête de mort couvrant à grand peine ses longs cheveux sales. De sa voix un rien sarcastique, il lâcha : « On n’en est qu’au Grand Mécalithe ?! Houlaaaaaaaa… ! » et repartit aussitôt dans la direction opposée, s’envoyant une lampée de kzal pour faire passer la viande. Il était, je crois, le seul à pouvoir se permettre ce genre d’interruptions sans se faire clouer à la cloison, et ne s’en privait jamais.
-Le Grand Mécalithe est un portail cyclopéen à l’entrée du domaine : deux piliers dressés, surplombés d’une plaque horizontale en état de lévitation. Comme le Torii Maglev, plus au Sud, si vous voulez, mais en beaucoup, BEAUCOUP plus grand.
Les Saintes Écritures prétendent que c’est à cet instant que tout se joue… En s’avançant entre ces deux obélisques, sous l’immense dalle de pierre suspendue à cent mètres de hauteur, vous pénétrez dans un lieu consacré.
On ne sait pas vraiment si une porte apparaît de façon tangible… Si des géodésiques, jusqu’alors enchevêtrées, s’écartent soudain, déchirant une faille practicable à travers l’espace-temps… Ou s’il s’agit juste de folklore, d’un simple rite, du pur symbolisme. Quoiqu’il en soit, vous devrez de nouveau montrer votre détermination en remontant le Jdar toujours plus loin. Dans ce nouveau secteur, la rivière est non seulement profonde, mais agitée de courants traîtres et infestée de poissons cuirassés. Aussi n’essayez pas d’y naviguer sur un radeau de fortune, ne vous y baignez pas, et n’y remplissez pas non plus vos gourdes. Mieux vaut s’approvisionner dans les nombreux confluents, à bonne distance de la jonction.
Tout au long de ce parcours, des choses étranges ne manqueront pas de se produire : visions de mondes inconnus, aperçus de cités fantomatiques, sons mystérieux, mirages. Et parfois, cachées dans les ombres de la jungle, des ombres plus noires et terrifiantes encore. Certaines vous parleront ! Ne les écoutez surtout pas. Dans les airs, vous distinguerez peut-être des créatures ou des véhicules aux profils déconcertants. Des senteurs nouvelles et surprenantes pourront assaillir vos narines. Restez sur le qui-vive. Gardez votre sang-froid en toutes circonstances. Les risques physiques sont réels, mais votre âme, plus que tout, sera constamment mise à l’épreuve.
L’étape finale, c’est le Canyon Des Fous : une fente étroite plongée dans la pénombre, huit kilomètres d’un corridor coupant à travers une barrière de contreforts rocheux (…le rebord Sud de la fameuse Balafre mentionnée plus haut). Il est certes possible d’emprunter ce chemin sans y laisser la vie mais… prenez garde. Des choses vivent dans ce passage, et elles n’aiment pas être dérangées. Oh, et ne contemplez pas trop longtemps les parois. S’y trouvent gravés des symboles géométriques d’une telle complexité que vos esprits sombreraient dans la folie. Certains d’entre vous connaissent peut-être le concept de la ‘Fugue Fractale’, cette méthode employée par l’Armée des Trois-Lunes comme torture psychologique. Glatz, Styx, le vieux Trylion, et beaucoup, beaucoup d’autres innocents y ont laissé leur santé mentale. Hé bien, les fresques du Canyon sont probablement une saloperie dans le genre… Multipliée par dix mille.
Et plus vous êtes matheux, plus vous risquez de voir l’effet s’intensifier ! » Dit-il en me lançant un regard d’avertissement.
« Franchissez cet obstacle, cependant, et vous déboucherez enfin dans la vallée aride : La Balafre. Là, isolé, nimbé de lumière, drapé de poussière, se dresse le mythe, le rêve. La légende. L’Ultime Temple de la Science-Fiction !
Encadré de pylônes grimaçants, il ressemble à un palais Redaxien de la Seconde Dynastie, et est surmonté d’une hypersphère (…que certains nomment également ‘Géodyssée’, ou ‘Bulle Technikor’, bien que le sens de ces mots soit perdu depuis la nuit des temps).
La prudence suggère d’établir un bivouac sur les hauteurs environnantes, et d’attendre. Une boule métallique volante a été signalée par plusieurs visiteurs au cours des millénaires. N’en tenez pas compte. Elle ne fait probablement que passer… On ignore s’il s’agit d’un gardien du lieu ou… d’autre chose. »
Le capitaine nous observa un instant, leva les mains en signe d’ignorance.
« Hé, qu’est-ce que vous croyez ? Nous ne sommes pas les seules créatures intelligentes à nous passionner pour ce lieu…
Bref. Posez-vous tranquillement sur le sable. Patientez.
Selon l’humeur divine, peut-être verrez-vous alors apparaître un homme sans âge, avec une crinière poivre-et-sel, et un regard triste. Ou alors sa compagne, une blonde splendide qui sourit plus volontiers, rit même parfois, mais dont l’attitude demeure subtilement menaçante.
L’homme présente des caractéristiques physiques étonnantes : ses oreilles sont fixes, arrondies, et situées sur les côtés de son crâne ! La femme a des oreilles plus normales, quoique très allongées. Elles sont aussi sur les côtés de son crâne ! Et ses griffes, colorées, ne sont pas rétractiles ! »
Des murmures incrédules parcoururent de nouveau l’assistance. Le capitaine se moquait-il de nous en rajoutant de faux détails à plaisir ? Cela ne m’aurait pas surpris.
« Ces deux êtres sont, avec l’Ultime Temple, tout ce qui demeure de l’Humanité. Une espèce née il y a bien longtemps, autour d’une étoile jaune située dans une galaxie lointaine. Nul ne sait si ces deux-là sont vivants, ou bien morts. Des fantômes ou des dieux. Des démons ou nos anges-gardiens. Dans le doute, je vous invite à user d’un registre formel lorsque vous leur adresserez la parole. Ils examineront vos motivations, votre personnalité. Et s’ils vous en jugent dignes, ils vous prodigueront alors des conseils… et aussi quelques avertissements qu’il faudra écouter très attentivement !
Car votre voyage ne fait que commencer, vous le savez ! L’Ultime Temple recèle en effet de nombreux passages secrets, d’innombrables salles remplies de portes, de colonnades, d’arcades ouvrant sur les abîmes du Temps et de l’Espace. Des ouvertures béantes sur d’autres réalités aussi dangereuses qu’éblouissantes, aussi fantastiques que funestes ! Certaines sont absolument horrifiques. D’autres encore, paradisiaques. »
Le Capitaine changea d’humeur, expira profondément. Un détail semblait le tracasser.
« En vérité, je ne saurais vous dire si cet endroit est un miracle, ou s’il est frappé d’une sombre malédiction… Mais… Quand vous entrerez dans L’Ultime Temple de la Science-Fiction, jeunes fous avides d’aventures, quand vous vous enfoncerez dans cet amoncellement de pierres disjointes ou fracassées, quand vous traverserez cet improbable dédale de salles, de dômes, d’hypostyles, de couloirs, et de portails aux linteaux imposants, quand l’antique magie des mots, du code, des images et du son vous fera perdre la tête, prenez le temps d’apprécier, d’analyser, de réfléchir.
Profitez de ces expériences offertes à l’Univers par une civilisation disparue. Contemplez la folie des humains ! Observez leurs errements, leurs instants de grandeur, leurs triomphes époustouflants, leurs moments de bassesse les plus abjects, ainsi que leurs constantes rédemptions. Ils furent une grande, une terrible race ! Ne les jugez point trop hâtivement. Et retirez-en… » Le capitaine ouvrit la bouche, la referma… Nouveau soupir : « De mon point de vue, ce Temple n’est pas là pour nous enseigner quoique ce soit de précis, mais plutôt pour induire. Alors, retirez-en ce que VOUS pourrez. Pour nous revenir changés -probablement-, meilleurs -peut-être-, grandis -si possible ! Forts d’un enseignement qui n’appartient qu’à vous… mais qu’il ne tient qu’à vous de partager. »
Un silence, puis :
« Notre avenir, en tant qu’espèce, pourrait bien en dépendre. »
Kardys se cramponnait au bras de Retz de toute ses griffes. Lui ne sentait rien, tout absorbé qu’il était par le récit du Capitaine. Je voyais les idées tournoyer dans la tête du jeune matelot. Constatant que la lueur possédée s’éteignait rapidement dans les yeux de Kiral, Retz tenta une dernière relance, comme on souffle sur une braise mourante :
« Cap, ce temple… Vous… Vous y êtes entré, n’est-ce pas ?! »
Le Capitaine parut soudain reprendre conscience. Il regarda Retz, Kardys, puis l’assemblée. Son expression redevint lucide. Terriblement sérieuse. Presque… inquiète.
« Si j’y suis… ?! »
Il marmonna dans sa barbe d’une voix grave, avant de reprendre plus haut, plein d’amertume :
« La véritable question, celle qui me hante depuis toutes ces années, serait plutôt… En suis-je jamais sorti !? »
À cet instant précis, un tonnerre de cris enthousiastes et de hurlements joyeux nous fit tous sursauter ! Chonques et Lynx s’étaient approchés, bras dessus, bras dessous, pleins comme des outres, et levaient le poing en criant : KIRAL ! KIRAL ! Tout le monde éclata de rire et se mit à parler en même temps, ce qui explique que personne -personne hormis moi, Retz et Kardys- n’entendit les derniers propos du Capitaine. Prononcés tout bas, ces mots ressemblaient à un genre d’atroce réalisation pleine de réticence : « Je… Je ne… me souviens… plus… »
Dans un grand froissement de cape, Kiral se dressa de toute sa hauteur, s’empara d’une bouteille de kzal, salua la tablée d’un geste machinal, un rien théâtral, et prit la direction de ses appartements.
Ce soir-là, comme tout le monde, je pris la chose à la légère, comme un numéro de music-hall. Un récit d’aventures avec une pirouette finale. Des contes à dormir debout, des légendes de pirates, comme ces micro-arnaques qu’ils improvisaient parfois, Lynx, Chonques et lui, dans les bars mal fréquentés des systèmes reculés.
∴
Trente ans plus tard, en revanche, je n’en étais plus si sûr. Ces derniers mots murmurés sonnaient différemment. Ils prenaient un poids nouveau, une cuisante véracité, s’imprégnaient même d’une ironie funeste alors que, submergé par les hallucinations, je progressais seul, blessé, assoiffé, perdu, à demi-mort, à travers les couloirs déments de
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