VSF #035

Aujourd’hui dans VSF, un texte de Greg Egan en V.O. intitulé : Crystal Nights (Les Nuits Cristallines en VF)

Egan, c’est LA star incontestable de la SF dure mondiale. J’ai eu la chance —vous aussi peut-être— de grandir en lisant ses romans en même temps que les grands classiques. Quelques années à peine après la découverte de monuments comme Dune, le cycle de 2001 ou Fondation, je me plongeais déjà dans L’Énigme De L’Univers, La Cité Des Permutants ou Isolation, sans parler des nombreux textes courts récupérés gratuitement sur le Web (alors balbutiant). L’auteur est à ce propos, comme beaucoup d’autres SF-istes anglo-saxons, extrêmement prodigue.

La chose qui me frappa d’emblée en lisant Egan (dont j’ignorais tout à l’époque, j’avais simplement pioché son bouquin à la bibliothèque de ma ville) c’est à quel point il donnait l’impression de vivre avec son temps. Références techniques modernes, physique de pointe, mécanique quantique, culture scientifique, aisance avec les concepts informatiques qu’il utilisait comme tremplins spéculatifs… Cet australien avait TOUT compris des années 90, il s’en nourrissait, les intégrait dans sa démarche intellectuelle. Il était incroyablement « dans le coup », parfaitement contemporain. Et c’était d’autant plus marquant que je vivais moi-même (avec des millions d’autres humains) une révolution technologique absolument fascinante, l’informatique grand-public, dont les auteurs de SF français semblaient ignorer TOUS LES CODES : aucune mention à ce sujet, ignorance crasse des thèmes qui l’animaient (à une ou deux notables exceptions près, j’en reparlerai…), comme la programmation, les automates cellulaires, la beauté du pixel, le concept même de demomaking, et derrière, toute l’éthique hacker beaucoup plus vaste, les prémices de l’Open Source, etc… 25 ans plus tard, la situation n’a pas évolué des masses, à mon grand désespoir, vous pensez bien. Moi qui défend une SF dure française et aimerait donc plus que tout lire ce genre de choses dans la langue de Jules Verne, je crève de faim, bordel ! Pardon. La blessure a beau s’être refermée, elle reste douloureuse. Reprenons. Donc Egan avait tout compris, et sortait clairement du lot. Jusqu’à ce que j’ouvre un bouquin de Neal Stephenson (Snowcrash en VO, Le Samourai Virtuel en français, non je ne dirai rien…) et là, cet américain parlait carrément « textures », programmation graphique, et conception de simulations directement dans l’intrigue (en 1992) ! Mais dans quel monde exactement vivaient ces gens-là, ce Stephenson, ce Egan ? LE MIEN, très clairement !

L’oeuvre d’Egan présente un net tropisme pour les mondes virtuels, qui recouvre un attrait pour les maths, la physique, plus particulièrement l’exploration de physiques alternatives. Ainsi que leurs amusantes implications philosophiques (ex : la fameuse « théorie de la poussière », dans La Cité Des Permutants).

[Note : Egan n’est pas un simple petit joueur lambda dans ce domaine, il a publié plusieurs articles scientifiques qui ont fait hausser quelques sourcils, en rapport avec les superpermutations, et son oeuvre est suffisamment vaste et profonde pour parfois (souvent) inspirer des mathématiciens réels en plus de ses fans les plus au fait, lisez les commentaires de Fabrice Neyret ou de Shane sur Shadertoy, c’est absolument fascinant.]

Une physique alternative se trouve effectivement au centre du texte du jour, puisque dans Crystal Nights, un milliardaire qui vient de faire une percée technique matérielle (un super-processeur) décide d’utiliser celui-ci pour effectuer une seconde percée, logicielle, celle-là : fabriquer une véritable IA. Pour ce faire, il crée un modèle d’univers informatique fondé sur des lois naturelles simplifiées, pensées pour être facilement calculables (i.e. prendre moins de temps CPU). Comme dans beaucoup de textes d’Egan, la composante morale est omniprésente mais loin d’être parachutée, elle participe au contraire à l’intrigue, lui permet d’avancer. Elle est l’obstacle impossible à bouger, vers lequel se précipite l’inexorable volonté du protagoniste.

La structure et le style de ce court récit sont assez classiques en SF (… euphémisme), si bien qu’on pourrait probablement conseiller son analyse à un jeune auteur qui veut se lancer dans le format nouvelle. Quitte à apprendre, autant apprendre des meilleurs ! Certaines répliques vous feront sourire, au moins autant que les idées SF sous-jacentes. Ce texte fut d’ailleurs sélectionné en 2015 en tant que Grand Prix des Lecteurs chez le Belial. Et oui, je vous confirme qu’en 2025, il y a bien un parallèle imaginable entre ce milliardaire très ambitieux et un certain type dont on entend trop le nom en ce moment. (…au cas où vous vous demanderiez pourquoi la rubrique « Baudelaire Martien » de ce blog endure un tel hiatus, vous voilà éclairés, mais rassurez-vous, elle reviendra bientôt !)

Alors sans plus attendre, lisons ! Vous êtes face à ce texte comme face à une boîte noire, ou plutôt dans ce cas : grise ! Ouvrez une invite de commande, tapez un script, et dites-moi ce que vous en pensez !… Au fait… Voulez-vous un autre toast au caviar ? 😀

Crystal Nights, de Greg Egan, est paru dans Interzone en septembre 2008.

VSF #034

Alors alors alors… Aujourd’hui, Isaac Asimov.

*consulte le dossier*

Immigré russe arrivé à 3 ans aux USA avec ses parents…
Obtient une bourse pour l’université de Columbia parce qu’il est -très- doué.
Père-fondateur de la SF américaine moderne…
Très divertissant à écouter et à lire…
Écrivain incroyablement prolifique.
Auteur de nombreux cycles considérés comme « classiques » :
-Fondation
-Le Cycle des Robots
-Le cycle des Cavernes d’acier

Presque 500 livres au compteur, véritable mine d’or pour ses éditeurs…
Aborde la SF, mais aussi le policier, la vulgarisation scientifique, l’Histoire, et même la poésie grivoise…
Nous lègue à sa mort (en 92) une autobiographie à lire absolument pour les fans : « Moi, Asimov ».
New-yorkais de toute son âme.
Trouillard assumé, et casanier comme pas permis !
N’a jamais vraiment été « branché ordinateur », et a donc manqué l’un des tournants majeurs des années 80…
Inventeur du concept de « cerveau positronique », co-inventeur des « 3 lois de la robotique »…
R. Daneel, Susan Calvin et Hari Seldon, des personnages emblématiques.
Sur ses vieux jours, Asimov portait des rouflaquettes phénoménales qui lui donnaient un look encore plus sympa.
Crée une revue de science-fiction à son nom qui existe toujours…
Est affectueusement surnommé « le Bon Docteur » par ses lecteurs.

*relève les yeux du dossier*

—Quoi, comment ça je bâcle ce numéro de VSF ? Mais enfin, posez-vous la question : QUI, aujourd’hui, ignore le nom d’Asimov ? Cet écrivain est vénéré par le public car il nous a régalés d’histoires passionnantes pendant plus de 50 ans ! Toujours sur ce ton savant, presque intellectuel, et pourtant simple, totalement accessible au plus grand nombre.
Oh certes il n’était peut-être pas aussi brillant qu’un Egan (…quoique cela se discute !). Mais il était humain, profondément, aimait la science, passionnément, et rivalisait souvent d’astuce et d’anticipation avec Arthur C. Clarke. Ce qui n’est pas un truc à prendre à la légère, croyez-moi.
Je me souviens d’une intro au roman Nemesis, il me semble, où il dit abandonner bien volontiers toute forme de prétentions littéraires. Ce n’était certes pas un styliste. Mais il allait droit au but, et nombre de ces textes sont d’ailleurs sous forme de simples dialogues. Celui d’aujourd’hui en fait partie.

« La Dernière Question » est une nouvelle racontant la naissance d’un super-ordinateur, et son évolution à travers le temps, à une échelle… « géologique », allais-je écrire, mais ce terme reste encore un cran en-deçà, « cosmique » serait plus approprié ! Il y a de l’humour, des moments émouvants, surprenants, de la science, et c’est ainsi, en douceur, que le Bon Docteur nous accompagne à travers les milliards d’années, dans ce futur tel qu’imaginé dans les années 50 (comme dirait François Perusse)…

Note : le scénario se base en fait sur les deux premiers principes de la thermodynamique, à savoir :
—Premier Principe : l’énergie ne peut être ni créée ni détruite, juste transférée d’un système à l’autre. C’est la version énergétique du fameux « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » de notre célèbre compatriote chimiste Lavoisier…
—Second Principe : l’entropie (mesure du désordre général) d’un système fermé ne fait que croître. Loi que l’on appelle également Principe de Carnot, du nom d’un célèbre physicien français, encore, qui théorisa la chose au 19ème.

Pour en revenir au sujet, le récit du jour est un classique habilement mis en valeur par Patrick Baud : musique d’ambiance, phrasé fluide, passages contemplatifs, l’apport au texte est indéniable. Et dans la langue de Molière en plus, ce qui nous change ! Oui monsieur ! J’applaudis des deux mains.

Alors, installez-vous confortablement, versez-vous un bon verre, mettez les écouteurs et fermez les yeux. Ça va commencer…

La Dernière Question (1956), par Isaac Asimov, lue par Patrick Baud, chez soundcloud.

 

 

VSF #033

L’un des sales petits secrets de la SF contemporaine est que l’anticipation technologique délirante est en voie d’extinction. Je ne rentrerai pas ici dans les détails, car outre le fait que c’est un combat auquel je tiens, c’est un sujet beaucoup trop complexe (et violent, oui oui) pour être traité dans un court billet de Vendredi Science-Fiction !

Cela dit, quand on est un peu exigeant, et qu’on a grandi en lisant du Verne, du Asimov, du Clarke, du Egan, du Stephenson, et j’en passe, on est forcément un peu déçu par la pauvreté de l’offre contemporaine. De ce manque flagrant d’un imaginaire techno-scientifique puissant, débridé, qui formait autrefois le cœur vibrant du genre.

Et puis une fois de temps en temps, on trouve un thème sympa qui motive à lire. Un truc dingue qui montre que l’auteur a compris ce qui faisait la magie d’antan. Le concept de son récit tabasse rien qu’à l’énoncé, comme par exemple… une course de 4×4 nucléaires à la surface de Io !

« Tiens », se dit le lecteur avisé. « C’est vachement spécifique, tout de même ?! »

HA BON ?! 😀

D’abord, excusez les capitales, mais je suis toujours enthousiaste quand j’ai trouvé un bon texte à partager ! Ensuite… Figurez-vous que cet été, dans une relative indifférence (je n’ai pas vu énormément de mentions sur le Web, et ça me chagrine), Alastair Reynolds nous a sorti une nouvelle intitulée « Detonation Boulevard » !

L’histoire nous emmène donc sur Io, le satellite Galiléen le plus proche de Jupiter, un astre gros comme la Lune doté d’une gravité juste très légèrement supérieure. Et voilà que nous grimpons à bord de bolides nucléaires massifs pour une course de plusieurs jours sur un terrain dantesque semé de volcans en éruption, de coulées de lave et autres geysers de soufre.

COMMENT ÇA JE SURVENDS ?! Pas du tout, pas du tout ! C’est aussi bon que ça en a l’air, palpitant et plein de surprises. De la SF comme j’aimerais en lire plus souvent, clairement.

Alors ne perdons pas une seconde ! Le prochain concurrent n’est déjà plus qu’un éclat intermittent dans votre visière, vous traînez ! Cette section de terrain semble solide : déployez toute la puissance du réacteur et foncez, bon sang ! Vers Detonation Boulevard, et la victoire !

Detonation Boulevard, un texte d’Alastair Reynolds publié en juillet 2023 chez Tor.com, que l’on remercie chaleureusement. Au passage, vous noterez l’illustration vraiment sympa par Ben Zweifel !